Eternelle rebelle, femme au verbe souvent indigné et aux attitudes provocantes, Cheikha Rimitti est une légende, un monument. Et, si son visage est marqué par les effets du temps conjugués à une vie d'alcool et d'amours (son pseudonyme signifie " remettez-moi ça"), son énergie demeure intacte. Personnage haut en couleurs et au caractère entier, elle est une sorte d'Elvis Presley du Raï. Elle est décédée en mai 2006.
Cinq ans après l’album Nouar, Cheikha Rimitti revient en force avec N’ta Goudami – "Passe devant moi, je te suis" – un album où elle donne tout : du bon vieux Rimitti des familles et du tout nouveau tout beau, du trad’ mais pas trop, de la flûte en roseau et de l’accordéon, du spleen bédouin et de la transe gnawi, mais surtout, surtout pas de raï ! Elle nous explique pourquoi, elle qui parle comme elle chante et chante comme elle vit, passant du rire aux larmes sans transition. Un entretien émouvant et mouvementé. Photo Jonathan Manion
Rendez-vous est pris avec Cheikha Rimitti accompagnée de son manager, producteur, traducteur et ami depuis près de 20 ans, Noredine Gafaiti. Nous nous retrouvons dans un café maure cosy à la déco original. C’est ainsi que, dès son arrivée, Cheikha Rimitti, "qui est très observatrice" note en riant son manager, a tout de suite remarqué un vieux vinyle estampillé Pathé-Marconi. Elle l’attrape et ne le lâchera plus, l’embrassant même de temps en temps. Le ton de l’entretien était donné, celui du souvenir et de la nostalgie.
"On reconnaissait les disques Pathé-Marconi parce qu’il y avait un petit chien dessiné dessus. On écoutait ça sur de grands phonographes à manivelle", raconte-t-elle… et d’ajouter, soudain virulente : "C’est Pathé-Marconi qui m’a donné mon nom ! C’est eux qui m’ont fait chanter la première ! C’est la France qui m’a aidée et qui m’a estimée !" Ces phrases, elle ne cessera de les répéter durant toute l’interview, avec force, conviction et émotion. "L’Algérie m’a reconnue, certes, mais c’est la France la première qui m’a estimée ! "
D’un sac qu’elle tenait près d’elle, elle sort deux grandes photos sous verre qu’elle exhibe avec fierté "ça, c’est moi, jeune, avec des flûtes de l’époque". La voici maintenant qui égraine les grands noms avec lesquels elle a travaillé à ses débuts en Algérie : "Boualem Titich, Mahboubati, Skandrani – Paix à son âme –, El Hajja El Hamdaouia, Meriem Fekkaï, Meriem Abed, Fadela El Jazaïria, Ahmed Wahby…" Et, à la question de savoir avec qui elle pourrait chanter en duo aujourd’hui, elle répond avec aplomb : "quelqu’un comme Johnny Halliday, ou l’Américaine, Madonna… ou encore Oum Kalthoum si elle était en vie… enfin quelqu’un de ce gabarit".
Son vieux vinyle toujours entre les mains, elle se souvient de la voix d’annonce la présentant sur son tout premier album chez Pathé, c’était en 1952 : "Pathé-Marconi vous présente : Cheikha Remettez Rélizania, el haqania, la vraie !" Le surnom de "Rélizania" lui venait de la ville de Rélizane, où elle s’était installée vers l’âge de vingt ans, surnom qu’elle perdra en allant s’établir à Oran, quelques années plus tard. Sur ce premier album, elle chantait quatre titres dont le fameux "Er-Raï, Er-Raï", un sujet sensible… Elle s’emporte à nouveau : "Qu’est ce qu’ils ont tous à me parler de Raï ? Je fais du Raï moi ? On a pris ma musique et on a appelé ça du Raï ! Je suis la "racine mammaire du Raï" comme ils disent en français ! Je chantais déjà qu’ils n’étaient pas encore nés, eux !"
Sa musique, celle qu’elle chante avec la même fougue et qu’elle défend avec la même passion depuis plus de cinquante ans, dans les mariages et les fêtes communautaires comme dans les plus grandes salles d’Europe et d’ailleurs, c’est la musique de chez elle, de la région d’Oran. "On l’appelle "gasba et gallal" parce que le chant et l’air viennent de la gasba (flûte en roseau) et du gallal (percussion)". Du spleen bédouin, tantôt lancinant, tantôt dansant, souvent sulfureux, chantant avec les mots de la vie les joies, les peines et les amours, galants ou charnels.
Quant à "eux", ce sont ceux qu’elle appelle "les pilleurs", ceux qui lui ont pris sa musique sans lui en demander la permission, ceux qui ont fait d’un état d’âme, le "raï", une musique qui allait devenir populaire dans le monde entier. Un succès auquel elle ne sera même pas conviée : "La Kamel La Kamel, Madre Madre, Hahouma Jaw Hahouma Jaw, El Hmam… Toute ma musique s’est retrouvée en vente sur la place du marché, au milieu des tomates et des oignons ! Et moi, j’étais dans la misère ! J’en ai souffert ! J’en pleurais même ! (…) Alors je me suis dis : "il n’y a pas de raison, on est en France, c’est le pays de la Loi, je vais prendre un avocat !" Il m’a conseillée d’aller chez une maison de disque pour être sûre d’être rémunérée, d’être respectée, et il m’a dit : "tu n’as rien à craindre, tu es comme chez ta mère ici, en France ! Ici, on respecte la loi ! ""
Encore une fois, on l’a croit prête à s’emporter, voire à partir comme elle l’a déjà fait lors d’interviews, et la voilà qui éclate de rire : "Aujourd’hui, j’ai sorti N’ta Goudami pour leur dire à tous : si vous volez encore mes chansons, je serai derrière vous, je vous suivrai et je ne vous lâcherai pas !" et elle se met à chanter le refrain de la chanson "Passe devant moi, je te suis…" avec un sourire en coin et des yeux pleins de malice… Sûre d’elle, Cheikha Rimitti ? Il faut admettre qu’elle peut ! Après des centaines de chansons et presque autant de tubes, il y aurait de quoi compiler… Sauf que la dame a encore des choses à dire, et même des leçons à donner à ceux qu’elle appelle "les cocottes-minutes" : "J’ai fait comme en voiture : ils ont voulu me courser, je les ai doublés !" Et effectivement, cet album est un vrai cours magistral. Elle semble y dire : "Vous voulez du traditionnel gasba et gallal ? Ecoutez "Mathagrouhach". Vous voulez de l’arrangement "new Oran" avec touches d’accordéon ? Ecoutez "Kijani". Vous croyez que je me limite à mon Ouest algérien ? Ecoutez le gnawi-jazzy de "Marhba" !"
Multiple Rimitti, même au niveau de ses textes, qu’elle est fière d’écrire ou plutôt de faire retranscrire. Tantôt âpre, tantôt tendre, elle est l’amante dans "Jani El Hob" et la mère dans "Moulidi". Mais l’un des morceaux les plus bouleversants de l’album est "Daouni", en français "Ils m’ont emmenée". Alors qu’elle est en studio pour enregistrer l’album, Cheikha Rimitti se souvient d’un triste anniversaire, celui d’un accident dont elle a été victime 30 années auparavant.
"On était en voiture près de Mostaganem en Algérie. On rentrait d’un gala vers les 7h du matin. On était huit : il y avait le chauffeur, mes musiciens et deux danseuses avec moi. Soudain : le crash ! Je ne me souviens de rien, je suis tombée dans le coma. On m’a laissée pour morte. Une fois à la clinique à Oran, il se sont rendu compte que mon pouls battait encore. Il y avait un monde fou. Les gens croyaient que c’était un ministre qui avait eu un accident. Quand je me suis réveillée, j’ai demandé à mon producteur de l’époque ce qui s’était passé. Il m’a expliqué l’accident et m’a appris que nous étions cinq à avoir survécu, les autres étaient morts. Moi, je m’en suis sortie avec des côtes cassées et des broches au genou. En sortant de la clinique je me suis dis : il faut que je raconte tout ça. J’ai écrit "Daouni". Trente ans après, dans les studios, pour enregistrer N’ta Goudami, je m’en suis souvenu et j’ai décidé de la reprendre. Paix aux âmes des disparus."
L’autre reprise de l’album est le célèbre "Dabri Dabri", un classique de Rimitti mais avec un nouvel arrangemen réussi, comme le reste. Du bon travail pour celle qu’il nous serait difficile d’appeler encore "la mamie du raï" tant aucun de ces termes ne lui semble approprié. D’ailleurs, à voir l’énergie qu’elle a mise dans la promotion de son album, et l’ardeur de ses prestations sur scène, parler de son âge serait incongru. Dépassées aussi, toutes les anecdotes sur sa vie de bohème et les fantasmes de ses biographies diverses. Avec N’ta Goudami, elle persiste et signe son statut d’artiste, intemporelle et intouchable. Laissons lui donc le mot de la fin, spécialement dédié à son public : "J’ai travaillé, le disque est sorti, qu’il vous porte chance à tous et celui qui l’écoute, qu’il en soit remercié."
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